La révérence du corbeau

Isabelle Gremaud

Je suis assis au bord de la rivière, en équilibre précaire. Mon corps fatigué. L’eau court en remous réguliers. Sa surface verte que l’œil ne perce pas. Des profondeurs muettes. Elle en garde le mystère. Il est tôt. D’habitude je dors encore. Pas aujourd’hui.
Ils sont tous là. Mon épouse, mes enfants, mes petits-enfants. On me lave, on me coupe les cheveux, les ongles, on m’habille, on me rase. Ils veulent que je sois beau.
Hier déjà les enfants sont venus. Nous avons bu du vin. Nous avons ri. Tous autour de la table on s’est souvenu. Le passé nous rappelle qu’on a vécu. Et quand la fatigue est devenue trop lourde, on m’a installé dans mon fauteuil. J’ai fermé les yeux et j’ai continué de les écouter. Ils ont ouvert une autre bouteille. Ils ont ri encore. Ma femme avec eux. Moins légère. Je la devinais qui se levait et se rasseyait sans cesse.
Ces derniers temps, je les ai souvent entendus depuis mon fauteuil. A préparer l’après. Ils m’ont demandé ce que je voulais. Ça m’est égal. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Je ne serai plus là. Il est passé le temps où j’imitais le cri du corbeau. Et qu’il me répondait.
Je suis assis au bord de la rivière. Je sens son odeur de terre charriée. Son humidité imprègne ma chair, traverse mes os, coule jusqu’à mon âme. Elle va m’absorber. Je suis là pour ça. Je veux plonger dans des abysses où l’apesanteur me libérera de ce corps révolu.
Il est temps. On m’aide à me lever. Je sens le sable froid sous la plante de mes pieds. Mes talons laissent des empreintes que les alluvions rempliront pour un temps, puis elles disparaîtront.
Je regarde autour de moi. Ils sont tous là. Mon épouse, mes enfants, mes petits-enfants.
La fraîcheur de l’eau enroule mes chevilles.
Ils viennent m’embrasser, me dire merci, me dire adieu. Je les laisse faire mais je ne réponds rien. Je ne les embrasse pas, je ne les enlace pas. Pas d’inutiles effusions. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer.
Ma femme vient en dernier. Elle ne dit rien. Elle m’embrasse et puis recule. Je la rappelle en tapotant mes lèvres du bout de mon index. D’elle, je veux encore un baiser. Elle m’embrasse à nouveau. Plus longuement. Je ferme les yeux. C’est ça que je veux emporter avec moi. Et puis elle recule encore. Radine ! je lui dis.
Le froid des flots remonte jusqu’à mes cuisses. Le courant me pousse vers l’aval. C’est le moment. Je veux qu’ils me lâchent. Je veux m’en aller. J’avance seul.
Je ne sais pas ce que je vais trouver. Le fond des eaux est sans retour. Personne ne peut savoir. Mais j’espère t’y revoir. Je te donnerais une franche poignée de main, comme autrefois. Si les eaux t’ont gardé, alors je te rejoins.
Je me retourne. Ils sont tous là, sur la rive.
    -     Il faudra bien vous entendre.
La rivière me lèche le cœur. Je la laisse m’emporter. J’arrive, mon fils.
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