La révérence

Audrey M

Dernier acte.

Je regardais la silhouette de Xavier s'éloigner.
C'était une image terriblement triste, dans cet après-midi que rien ne retenait. Ni soleil ni joie pour enfermer les contours de son absence, sinon le silence des derniers mots que nous avons tenté d’articuler – « ne nous quittons pas » – en vain.
Ils ne figuraient pas dans le texte.
Confinés dans une salle de théâtre miteuse, Xavier et moi avons joué une mauvaise pièce. Nous étions deux acteurs de tragédie que les contingences de la rencontre ont forcé au vaudeville. Le texte était faible, mais nous l’avons appris sans ciller, virgule après virgule. Pour le bien du spectacle, nous avons désincarné nos carapaces, chorégraphié nos rendez-vous – nous avons plié l’échine sous une cacophonie de didascalies usées par les fantômes de nos anciens décors. Sans public, nous étions des comédiens comme les autres : tâtonnants et fatigués, tremblants sous un lustre aveugle barrant nos regards. Dans ces derniers, pourtant, trainait une dernière sincérité, un appel à l’aide – sortons de là avant qu’il ne soit trop tard. Mais le déroulement mécanique des répliques bien apprises et l’autorité jamais démentie du metteur en scène nous ont forcé à baisser la tête. Notez tout ce que Xavier et moi avons été prêts à faire pour ces rôles que nous n'aimions pas, mais que nous tenions à incarner sur les mêmes planches.
Le dernier acte se ponctuait par une scène de rupture bien roulée, solennelle et stupide : un baiser refusé, un « prends soin de toi », et moi le regardant s’éloigner côté rue.
Sa silhouette aura été sa seule révérence.
J’abandonnai soudain mon rôle pour devenir spectatrice de cette drôle de farce à laquelle j’avais tristement participé. Je murmurai son prénom. Xavier. C’était mon applaudissement.
Il aura suffi qu’il s’éloigne pour que je me souvienne de ce qu’il était. Pourtant, je n’ai jamais douté du sublime de Xavier : je ne cessais de déshabiller l’acteur pour retrouver l’homme sous le costume. Mais j’ai été trop docile pour interrompre le gâchis honteux que nous faisions de nos talents. Tout cela n’était qu’un jeu : je l’ai pris trop au sérieux et j’ai oublié d'en rire.
Après tout, c’était dans les coulisses que la vraie pièce se jouait – et c’est là que nous étions les meilleurs. Sans fard et sans lumière, nous étions de merveilleux improvisateurs.
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