La promenade du Grand Hôtel

Yves Noël Labbé

Nous sortions autant que possible, car ça lui faisait plaisir.
Nous choisissions les théâtres et les salles aux meilleurs fauteuils, des spectacles à la durée raisonnable pour qu’elle puisse tenir, Muriel, qu’elle ne reparte pas épuisée pour des jours et des jours.
Au restaurant le décor primait l’assiette, afin que surgissent des instants-plaisir, comme au Tashilhunpo.
Nous y avions entrainé Muriel et Joachim au retour d’un trek au Tibet, encore subjugués par l’infini des hauts plateaux, par ces temples où des moines psalmodient de leurs voix de caverne à la lueur hésitante des lampes à beurre. Muriel découvrait l’hôtesse en habit de fête au milieu de ses thangkas. Effrayée par nos treks aventureux, inconfortables, l’éclat retrouvé de son regard reflétait pourtant son attirance pour ce pays légendaire qu’elle parcourait par notre truchement comme un livre d'images.
Elle disait préférer les escapades, ces voyages de poche trop brefs pour fatiguer, inquiéter, et regrettait d’en avoir fait si peu quand elle pouvait ignorer son corps qui aujourd’hui se rongeait.

La côte normande était, ce jour-là, idéale. Une brise légère et complice caressait la promenade du front de mer comme pour magnifier la courte échappée que nous avions organisée. À l’aise dans nos vêtements "Sportwear" nous déambulions comme des estivants de la Belle Époque, sans avoir leur élégance : celle empesée des hommes, celle soyeuse et vaporeuse des femmes. Stimulée par le souvenir de ce passé élégant, revigorée par l'air marin et délaissée cette fois par la bête malfaisante, Muriel laissait deviner la jolie femme qu’elle était encore il y a peu. Puis, le soir tombant et la brise cédant la place à un vent de mer frais et nerveux, nous nous sommes réfugiés au Grand Hôtel avant le dîner, flânant dans le hall, les galeries, les salons, avant de rejoindre une table ronde parée de précieux couverts, près d’une baie éclaboussée par le soleil couchant.
De quoi avons-nous parlé ? De nos vies, différentes et proches à la fois, des souvenirs qui nous faisaient complices, de nos enfants, du temps qui a passé. Banal ? Assurément. Mais pour évoquer nos vies, les façonner, les polir, les mots, presqu’inutiles, devenaient simples tremplins de nos émotions.

Il se fit soudain un silence d’où aurait pu surgir l’angoisse, mais c’est un curieux sentiment d’irréel qui nous a envahis. Dans la grande salle où un entre-soi feutré dissuadait les bruits et atténuait les conversations, Muriel était devenue songeuse. Son regard nous avait quittés pour se poser sur l'infini de la mer, qui, dans ces parages, ressemble à un dessin d'enfant : une bande bleu-vert que rien n’interrompt sinon quelques voiliers, parfois, au loin. Pour elle, la ligne d’horizon s’était substituée au temps. Oubliées, les souffrances : quiétude. Bientôt l'obscurité interdira l'échappée de son regard retenu encore par les dernières lueurs du crépuscule.

Car les ténèbres viennent trop vite, comme toujours, qui rendent ces instants inestimables.
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