La mer à boire

Chiara Paunero

Tu comptes gagner une autre île sans te prendre aux remous

Je flotte loin au large
bateau sans mystère
objet déjà clinique au bout de ta lorgnette

Toi du rivage bien abrité
l’épuisette au cœur
tu regardes clapoter mes mots submergés
étranglés
tu souhaites les écumer quand ils moutonnent encore
mais ils enflent ils déferlent
ils se gonflent des plaintes
de toutes celles qui entre tes mains
de mal d’amour en mal de mer
ont tenté de marcher sur l’eau
et plus elles essayent et plus
elles s’enfoncent
prises de vitesse par la force des courants
surprises
on ne se noie jamais qu’une fois

Mais toi
le geste qui surnage
répété
précis
une baigneuse téméraire à clouer au sol
déjà brûlée une imprudente qu’il faut traîner à l’ombre
et ce matin encore un autre filet à tendre
ou à lever peut-être

Comme ces prises échouées sur le dos
ventre et cœur éponges
ouïes gorgées
j’entends le chant qui gargouille
l’air d’amour qui s’éteint
entre tes mains
les indifférentes
glissantes et trop douces sirènes.
L’espace d’un reflux pourtant
à la lisière de ton œil distrait
j’avais cru capter
la tendre écume des vagues
des caresses scintillantes comme des franges
comme des pompons de lumière
fragilement cousus à tes paupières
mais surtout penses-tu
ne pas me laisser m’éblouir
et tu remets tes lunettes noires
malgré tous ces nuages qui cachent le ciel

Le sable de tes dunes se donne du bon temps
assis en tailleur tu le regardes s’écouler
entre tes doigts
tamisé
envolé bien loin du sablier
il te souffle les réponses poudreuses
à mes questions
il effrite
de friables fleurs de soufre
sur mon attente sans espoir
je ne veux rien perdre
je me risque à les cueillir
ces fleurs
j’esquisse un pas
fluide le pas
osé le geste du bras et de la main
liquide l’enjambée
mais mon pied s’envase
s’englue ma bouche
c’est toujours la même algue
mille fois régurgitée
digérée mais qui n’explique rien

Car tu dis que tu cherches d’autres flux
des courants tièdes
où l’âme pourrait se laisser flotter
la passion poulpe
l’amour méduse
tu l’écartes de la pointe du pied
et c’est mon horizon qui coule
à pic
mon ciel qui s’effiloche
et sombre à son tour
la cheminée du bateau rêve qu’elle se met à hurler
mais elle sanglote
elle hoquette
une petite plainte
aiguë
de mouette
Dos tourné bras fermé tu recules jusqu’à
me dérober le paysage naufragé
chavire mon navire
on n’en voit plus que la fumée
c’est pour toi le signal du départ
la vie nouvelle
une autre île
enfin
Et tu t’élances pour traverser toute cette mer à pied sec.
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