La femme de Bogève

Sophie Meyer

Elle a reconnu ma solitude. La sienne, elle la porte comme un manteau. Elle croit aujourd’hui à ce qu’il faut croire. A la calme lumière de cet après-midi d’avril, aux bruissements du vent dans les arbres, au désir qui s’élance à l’intérieur de ses cuisses. Et maintenant elle sait – son savoir, au fur et à mesure qu’avancera le jour deviendra de plus en plus net ; il sera ce soir aussi pur que la découpe des montagnes dans le ciel couchant – elle sait que sous les lèvres de mon sexe s’élance aussi un désir.

Quelque chose dit par moi ce soir, durant le repas, au milieu des hôtes, sans lui être directement adressé, a fait tomber je crois ses dernières barrières de prudence. Elle a compris que je peux garder un secret.

Nous sortons de la cuisine. Je la précède. Il y a des bruits de pas et des rires dans les escaliers. Des portes s’ouvrent et se ferment. Mon ombre projetée contre le mur du couloir vibre un instant puis s’évanouit au moment où la lumière s’éteint. Elle se rapproche. Pose sa main sur mon épaule. L’image me vient d’une verge érigée que j’ai immédiatement envie de prendre dans ma bouche. La main quitte mon épaule. La femme de Bogève passe devant moi et se glisse dans l’escalier.

Le silence a recouvert la maison. Malgré la certitude, mes mains tremblent. Je les vois trembler lorsque je frappe à sa porte. Son visage, dans la pénombre de la chambre, m’attendait.

Elle veut d’abord ma jouissance et je la lui offre. Je lui offre aussi ma nudité. Il me faut surmonter un mouvement de honte, devenant un instant elle me regardant. Mais la honte bientôt me quitte. Les yeux que je lui invente perdent leur expression froide. Je me tourne sur le ventre. Ses doigts entrent en moi. A la tête du lit brille une lampe. La joue gauche pressée contre l’oreiller, je contemple la petite boule de feu immobile derrière l’abat-jour.

De quoi jouissent deux êtres qui font l’amour ? Mon front rencontre la fraîcheur de la cloison. Puis elle me retourne doucement. Des visions d’enfance, des scintillements de ruisseau, des lianes, des forêts sous-marines me traversent lorsque, coulée entre ses cuisses, je goûte du bout de la langue le délicat feuilletage de chair à l’entrée de ses territoires. Paysages, géographies palpitantes, retrouvailles : il faut la goûter cette nuit, en absorber tous les sucs, il faut la laisser inonder chaque parcelle de ma mémoire car au matin, selon le pacte établi, tout sera restitué.

Au moment de la poignée de mains, avant de prendre place dans la voiture, nos regards se croisent sans ciller. La brûlure merveilleuse est toujours là. Lorsque la voiture s’engage sur le chemin de terre, je triche et me retourne. La femme de Bogève a déjà disparu dans la maison.
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