Jeter des pierres dans la Sarine

Tatjana Erard

Le début.

Choisir ses pierres. Il en faut des plates. Pour les ricochets. Résonances. Puis des bien lisses. Pour la beauté des gouttes qui volent. Fluidité. Pas évident de choisir les bonnes pierres. Pas évident de les lancer avec le bon geste. Cela demande du temps. Il glisse dans sa poche les pierres élues, à chaque fois qu’il en croise une. Comme Amélie Poulain.

Le long de la Sarine, juste à côté du grand marronnier, il y a beaucoup de pierres.

Son regard le hisse sur le pont de St-Jean. Le corps obéit. Changement d’angle. Prise de hauteur. Les poches pèsent. Pierres ramassées au fil des jours. Certaines plus lourdes, déformées, agressées par le reflux des souvenirs. Elles couleront peut-être. Ou feront jaillir davantage de sens. Eclabousseront la mémoire. Détendront les fils qui tissent les souvenirs. Former d’autres histoires. Toujours. Plus profondes. Où le mystère, l’obscurité forcent à ressentir. Enfin ! Palper les mots avec ses doigts. Comme avec les pierres. Choisir les plus beaux, les plus épais. Puis les jeter dans les méandres de la Sarine.

La suite.

Délesté de ses pierres, il suit la rue de la Neuveville. Flâne, accueille. Allégé, mais pas encore assez. Il sent. Respire. Ressent. Un pas après l’autre, les yeux grands ouverts. A chaque inspiration, l’air se faufile. Trouver sa ligne. Dans ses tripes, ça bouge. Ça y est, ça vient. Embrasement des mots frottés les uns aux autres. Les sons, les sens giclent.

Il prend le funiculaire. De la hauteur, encore. Les phrases commencent à se sentir bien ensemble. Elles ont envie de s’aimer. Les pierres ont joué leur rôle. Résonance et fluidité. Ses yeux embrassent tout. Paysage mental sans cesse recréé. Inspiration du dehors, du dedans, d’en haut, d’en bas. Il regarde au loin, vers la Sarine. Et sourit.


La fin.


Et tout à coup, le bruit des moteurs de bagnoles sur la route des Alpes. Il est catapulté. Loin de ses rêves cotonneux de fluidité et de résonances. La lucidité lui dynamite la tronche. Ça va pas ! Pas du tout ! Les pierres plates ricochent mal. Les pierres lisses glissent pas. Les pierres plus lourdes n’amènent rien. C’est de la merde. Ce mot qui semblait être en total osmose avec le reste. Que dalle. Une illusion. Pire, une banalité ! Il a osé Amélie Poulain ! Mon Dieu, mais quelle daube !

Il redescend par les escaliers du funi. en courant. Balaie d’un revers de main toutes les folles pensées qui l’assaillent. Essoufflé, il arrive tant bien que mal au bord de la Sarine.

Là, il se calme. Peut reprendre le temps. Inspire, expire. Respirer surtout. Enfin ! Il observe. Se baisse.

Il ramasse une pierre.
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