Je fais deux pas dehors

Donatella Foletti-Ranjan

Maman se demandait souvent : « Ils vont où tous ces souvenirs ? Ça part où tout ça, sa mémoire ? » C’est comme s’il avait besoin d’oublier, plus envie d’y penser. Au début, il répétait inlassablement les mêmes phrases, qui évoquaient des épisodes de sa jeunesse. Il se réfugiait tout naturellement dans ces mélodies sémantiques qui le rassuraient, comme une comptine apprise par cœur. De temps à autre, son esprit refaisait surface : il se rappelait soudain qu’il oubliait. C’était un choc, ça le rendait triste. Puis, il oubliait qu’il s’était souvenu.

Petit à petit, il a commencé à perdre son vocabulaire, ce qui donnait souvent une touche poétique à nos échanges : « Regarde toutes ces couvertures dans le ciel, il va sûrement pleuvoir. » Ce qui comptait était l’intention. Il trouvait des termes voisins par sonorité ou par association d’idées. Pendant longtemps, on le comprenait quand même. Jusqu’au jour où on n’a plus compris. Lui non plus d’ailleurs. Il oubliait au cours de la phrase ce qu’il voulait dire, butait sur un mot et se rattrapait comme il pouvait avec des syllabes improvisées et confuses : la mémoire rythmique avait foutu le camp. Le ton y était par contre toujours, jusqu’à la fin.

Il lui restait encore quelques notions spatiales : le fauteuil, la télé, le lit. Mais pas la peine de lui demander dans quelle ville ou quel jour on était. Cela faisait déjà longtemps que ce n’était plus important. Il était là. Simplement là. Une présence. Rien de plus, rien de moins. Pas de passé, pas de futur, d’imperceptibles mouvements. Son regard était devenu vitreux, lointain, absent. Si le regard est vide, c’est que la vie est en train de s’en aller. On aurait dit qu’il voyait une autre dimension ou plutôt, qu’il n’avait plus besoin de ses yeux pour voir, que l’être subtil qui vivait en lui n’avait plus l’utilité de ces fenêtres : il était parti sans fermer les stores. Quand j’y repense, c’est comme si son regard, ou sa présence, n’étaient plus placés dans son corps, à l’endroit où on avait l’habitude de les sentir. C’était comme si son être flottait légèrement au-dessus de lui.

Je pense que sa mémoire s’est dissoute dans l’univers. De même qu’un matelas gonflable qui est percé : l’air en sort, insidieusement, sans crier gare et tout à coup on s’aperçoit que le matelas est plat. Mais l’air qu’il contenait est partout autour de nous et même en nous.

Le jour précédant sa mort, le temps n’a jamais passé aussi lentement. Il était distendu, élastique, comme une guimauve qu’on étire et qu’on malaxe. J’ai pu tout faire, tout lui dire. Tout le monde a eu le temps d’arriver pour dire au revoir. Ce vendredi d’octobre était une journée magnifique. Il a fait beau, un peu froid, doux. Le ciel était clair azuré et la rumeur de la ville était paisible. Papa est mort le lendemain, aux aurores. Je dormais.

Plus tard, j’ai fait un beau rêve : on est debout, lui et moi, dans le jardin, le forsythia est en fleur. Papa est habillé comme toujours : pantalon en velours côtelé, chemise, bretelles, casquette de marin bleu-foncé : sa tenue pour aller faire deux pas dehors. Il a sa cigarette au coin de la bouche et les mains jointes derrière le dos. Il sourit, il rigole, il est heureux. Il n’arrête pas de raconter plein de choses. Je vois ses rides rieuses aux coins de ses yeux et je lui dis : « C’est génial ! Tu te souviens de tout ! »
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