Inconnue

Dominique Sandmeier

Lorsque que je l’ai vue de dos sur la plage noire, elle portait un ruban tressé dans sa chevelure. Une chevelure touffue, comme le ciel bas gonflé de nuages, dans lequel tournoyaient des cormorans et des rafales de vent.
Aucun horizon pour arrêter le regard.
Le mauvais temps arrivait au galop. Vent du large qui se lève d’un bond sur l’eau et qui façonne des vagues déferlantes dans un bruit fracassant. Elle semblait scruter la mer agitée, face au vent. Les vagues à la lumière métallique se succédaient puis s’enroulaient, inlassablement, dans un bruit sourd et continu pour s’effondrer sur la côte en une mousse éphémère. Je ne sais pas pourquoi mais elle paraissait solidement ancrée dans cette plage, là où la terre et la mer se suturent, les pieds ficelés à ses grêles chevilles dans l’étau de sable. Elle semblait cimentée au rivage. Accrochée aussi, un peu comme les coques des petites moules scellées aux rochers. De dos on aurait dit une madone, impassible. Sa jupe claquait dans le vent, rythmant le ressac comme un métronome. Je ne voyais pas son regard, mais je pressentais qu’il devait ciseler la texture des vagues pour décrypter l’écume en mots invisibles.
Elle est restée face à la mer, presque sans bouger, pendant de longues minutes, comme un roseau ondulant au gré du vent. Je ne savais ni ce qu’elle attendait ni ce qu’elle cherchait, seule face à cette eau agitée. Rien ne paraissait perturber sa posture si ce n’est peut-être le vent errant qui s’engouffrait dans sa jupe noire. Je ne sais pas pourquoi mon regard s’agrippait à cette jeune femme inconnue et immobile.


La mer esquisse sur le sable son histoire et laisse sa signature.

Assis à la terrasse du café du Port, je sirotais mon pastis, comme chaque fin d’après-midi avec ce même petit bol blanc de cacahuètes que je picorais entre deux gorgées d’anis. Le vent hurlait entre les chaises. Les quelques verres vides restés sur les tables étaient balayés par la bourrasque puis soufflés par terre. Tant que cette femme restait sur le rivage, je ne pouvais me résoudre à quitter cette terrasse.
Il allait bientôt pleuvoir dans mon pastis. Une pluie d’été se plaquerait sur le sol.
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