Impressions - La vie sous l'eau

Lily Briscoe

On a rendez-vous, comme toujours, dans ce coin de ville abandonné. Ancien quartier résidentiel, Ash Tree Lane s'est transformé en village étudiant au fil des décennies. Les pavillons familiaux des années soixante s'alignent le long de routes quadrillées : quatre chambres, jardins en friche, le gris, le rouge. Quatre chambres, et l’univers entier fait de briques. Un parking d’hypermarché abandonné. Partout les reliques éternelles de l'ère industrielle dominent des rues fatiguées, amorphes, privées d'essence. Les poubelles gisent, renversées dehors – à chaque tournant, les canapés défoncés, les téléviseurs éclatés, des salades de carcasses vides, à qui en voudra. Tout est perdu ici, tout cherche une issue – dans la tête les voix murmurent, il faut en sortir avant que le hublot ne se referme (et tu le sais, on est de passage dans la décharge vivante). La nuit, ça court-circuite. L’asphalte se déforme. Tapie dans le crépuscule, une horde d'étudiants, créatures sans lendemain, erre depuis des millions d’années. Sous les étincelles, ils s'extirpent des bas- fonds glutineux, fusionnent pour combler le vide, s’enfoncent dans la nuit pour mieux résister, résister – résister ? Et elles se serrent dans les trois pubs du quartier.
On y va cette nuit-là, doucement, rejoindre la clique, manger des burgers douteux, au bout du monde. Nos pas résonnent sur le bitume du campus, sous le faible halo de l'horloge, on existe brièvement dans le vent, le froid, sa morsure. Les fourmillements dans les doigts rendent nos mains réelles, les contours de nos corps s'épaississent, on se détache du reste. On y va pour se fuir, peut-être, ou pour se rappeler que l’on y était. Lundi, mardi, mercredi – toujours la même chose, ce soir-là, on ne voit personne. Agglutinés au bar, hurlée de fourchettes, grincements de supporters de rugby

ça braille et ça mastique
le bruit étouffe
les néons brûlent
les décorations de noël fondent dans les motifs du papier peint

Le blizzard hurle au-dehors, et à l’intérieur on ressent des chocs électriques, comme si on écrasait le magma indistinct, échos, couleurs – on dégage un espace au milieu du chaos, la banquette de velours sombre, rien ne subsiste.
Les mots que je veux murmurer me désertent, j'ai trop conscience de mon corps lourd, de la terre qui tourne, des regards qui trainent, trop conscience de moi-même pour te regarder et passer la main dans tes cheveux. J'écris l'histoire de ce qui n'est jamais arrivé : nous étions venues ensemble, pour voir les autres. Ils sont là, sans consistance, des figurants désincarnés, l’épaisseur du carton contre les vapeurs hallucinées. On triche. Je la regarde – (rythme saccadé) – c'était trop tard.
Je ferme les yeux, les taches lumineuses dansent, une alarme s’allume sous mon crâne. C’est ainsi ; au milieu du vacarme, il faut continuer à inventer des prétextes, continuer, « Nous sommes venues voir nos amis. Nous avions rendez-vous à dix-huit heures trente. » Maintenant, on a oublié le scénario et j’existe dans un flou, un vague. Elle déclare des absurdités, préférer les films à la vie : « Life lacks the intensity of movies. Life is not two hours thirteen minutes long, you have to live through it », quelque chose de dramatique. Life-life-life-life, les mots résonnent – mon centre de gravité vacille. Ses yeux étincellent, son visage s'arrache à l'obscurité. Prisonnière, attachée par un fil doré. Inutile de chercher.
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