Ils :

Mathieu Vuillerme

Ils étaient étendus là. Ensemble. Le sourire aux lèvres. Le vague à l’âme. Une ombre se profilait. Était-ce les nuages ?

Ils fuyaient depuis un moment déjà. Depuis que la nouvelle s’était répandue. Dans ces années-là, il était difficile d’être ce qu’ils étaient. Fugitifs. Fous. Malades. Monstres. Étranges. Différents. Voilà ce qu’ils étaient. Juste différents. Non volontaires. Non profiteurs. Non cinglés. Juste autrement. Pour le pire comme pour le meilleur. Si une nouvelle forme de vie se manifestait un jour, elle serait probablement mieux traitée qu’eux et leurs semblables.
Pourtant, eux qui étaient insultés comme des moins que rien. Traités comme des animaux. Eux, gardaient foi en l’humanité. Ils ne demandaient rien. Si ce n’est pouvoir vivre en paix. Ils étaient certains que tout s’arrangerait un jour. Que cela rentrerait dans les consciences collectives. Que les gens se feraient à l’idée. Ils avaient entendu parler d’un lieu, plus loin sur la route, où la distinction n’existait tout simplement pas. Être heureux, c’était tout ce qui était demandé.
C’est pour cela qu’ils avaient pris la route au volant de leur voiture. Chargée de provisions. Dans l’espoir d’un changement. D’un renouveau. De pouvoir mettre tout ça derrière eux. Oublier toute cette histoire et recommencer à zéro. Nouvelle vie, nouveau toit, nouveau travail. Tout avait commencé là-bas. C’est toujours là que ces histoires commencent. Ou qu’elles s’apprennent. Licenciés ensemble pour des motifs approximatifs, ils avaient donc pris cette décision. Qui les avait amenés à se retrouver là. Allongés. Côte à côte. Heureux. Baignant dans une chape d’hébétude totale. Comme flottant hors de leur propre corps. Une perfusion de morphine métaphorique accrochée au bout du bras.
Ils étaient là, ensemble, heureux et c’est tout ce qui comptait.
Ils n’avaient rien vu venir. Ils s’étaient arrêtés pour faire le plein, avaient regardé autour d’eux, avaient attendu avant de descendre et finalement s’étaient décidés.
Tout était alors allé très vite. Leurs souvenirs étaient troubles. Une foule de gens. Des hommes pour la plupart, mais des femmes également et des enfants aussi. Se jetant sur eux sans la moindre merci. Les coups pleuvaient. Mais ils n’en ressentaient pas la pleine puissance. Ils se regardaient tout le long. Jusqu’au bout, ils seraient ensemble.

Le liquide s’écoula lentement. Presque avec hésitation. Créant une masse informe autour d’eux.

Ils étaient étendus là. Ensembles. Le sourire aux lèvres. Le vague à l’âme. Une ombre se profilait. Était-ce les nuages ?
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