À genoux

Linda Diatta

Finalement, ils t’ont eu.

Pourtant, tu leur as résisté. Longtemps. Tu ne comprenais pas. Pourquoi ? Pourquoi toi ? Qu’avais-tu fait pour mériter un tel traitement ?
Mais ils ont réussi à te faire plier l’échine.
Et peu à peu, les questions sans réponse se sont effacées, derrière le rideau de fumée qu’ils ont fait apparaître dans ta tête. Tu exécutes les ordres insensés sans plus te demander pourquoi – à quoi bon ? Ici, les coups pour seule réponse. Tu en as reçu suffisamment pour le savoir.

Pourtant
Dans tes yeux
Brille un éclair indompté ;
Envie de liberté…

Le sable grince sous tes pas. Tu perçois les autres autour de toi. Eux aussi semblent avoir abandonné toute velléité de révolte. Tu aimerais leur faire un signe, pour qu’ils ne perdent pas courage, tu n’oses pas. Si on s’en apercevait… Tu ne veux plus de coups. Tu suis donc le mouvement, docile. Seul ton esprit recule encore devant cette certitude qui s’impose désormais : te voilà soumis. La lumière crue irrite tes yeux, tu baisses le chef. Les décibels heurtent tes oreilles, fragilisées par les sons hurlants qu’elles supportent chaque jour. Le moindre de tes muscles te fait souffrir, à force de répéter les mêmes gestes. Mais tu n’en montres rien, car c’est ce qu’on attend de toi. Seul point lumineux ce soir : une petite fille te suit d’un regard rempli d’étoiles, au premier rang.

Pourquoi cette selle, ce harnais, cette longe,
Qui retiennent tes mouvements,
T’empêchant d’aller à ta guise ?

Dernier tour de piste. Un coup de fouet t’indique la sortie sous les applaudissements. Tu passes près de la petite fille, elle tend la main pour te caresser. Tu ralentis et t’arrêtes, un instant de trop. L’homme au costume pailleté s’avance en murmurant. Il ne crie pas. Mauvais signe. Tu lui as désobéi. Maintenant, la situation doit revenir à la normale : il est le dominant, tu es le dominé. Instinctivement, tu recules, secouant ta tête en un geste de défi. Tu sens les yeux de la fillette toujours posés sur toi. Mais ils ne rient plus, quand ton sabot cogne le bord de la piste. La musique entraînante n’a pas cessé de jouer. L’homme transpire, son odeur âcre emplit tes narines.

Les vents de l’aube parfumée
Ne devaient-ils pas jouer
Dans ta crinière emmêlée ?

L’homme s’approche, une main en avant : tape ou caresse ? Tu te cabres, lances tes sabots, hennis de rage. Il s’empare de ta longe à terre et tu lis dans ses yeux toute la colère du monde. La tienne retombe, quand tu devines les nombreux coups que ce regard t’annonce. L’homme te tire d’un coup sec vers le bas. La fillette te fixe toujours, elle ne comprend pas. Un goût de sang remplit ta bouche, le mors te contraint ; tu résistes un instant, en vain. De force, l’homme te fait plier, prouvant sa supériorité sur toi, le simple animal.

Ton corps puissamment taillé
N’était-il donc pas destiné
À parcourir d’immenses prairies sauvages ?

« Maman, pourquoi le monsieur il a voulu que le cheval se mette à genoux ? »
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