Fragile

Olivier Pitteloud

Il neige aujourd’hui. Comme à son habitude, elle est assise sous le parapet qui la protège de ces flocons insidieux. Elle fume une cigarette, créant autour d’elle une bulle de fumée où personne ne peut entrer. Elle attend, depuis longtemps, on ne sait quoi, que la pause s’arrête, qu’un rire la distraie, qu’une parole la ressaisisse dans le flot incessant de la vie. Son regard parcourt la foule des ombres qu’elle ne voit pas. Le temps s’est arrêté. Elle expire une bouffée d’air qui se dilate sans disparaître. Le froid a figé les décors, la neige assoupit la ville et les paroles.

Elle s’isole de plus en plus souvent dans cette bulle de souvenirs fuyants qu’elle ne cherche même plus à retenir. Elle n’attend pas qu’on la comprenne puisqu’elle même n’y comprend rien. Elle n’ose plus espérer. Bien sûr, chaque jour surgit sur sa route un imbécile qui lui assène ses certitudes, bien sûr, chacun pense comprendre et ressentir ce qu’elle vit. Mais ces bonnes gens ne vivent plus puisqu’ils ne doutent plus. Ils pensent avoir atteint à une certaine sagesse pour avoir fixé leurs douleurs et leurs joies dans quelques préceptes aux relents de café du coin. Imaginent-ils vraiment saisir, au travers de leur grille atrophiante, l’infime murmure de son malaise, de son mal-être, de son existence au monde ?

Non, elle ne parvient plus à s’extraire de cette léthargie pâteuse qui l’immobilise comme un pauvre hère dans son sable mouvant. Sans doute tient-elle encore vaillamment son rôle. Est-il d’ailleurs si difficile, pour éloigner les importuns, de se plaquer à soi-même le masque du mépris et de l’indifférence ? Au moins, les pires, les mous, les informes n’approchent plus. Elle se construit une solitude qui lui donne l’illusion de vivre sinon pleinement du moins intérieurement.

Il n’empêche que son masque parfois se fissure, que sa tour d’ivoire laisse entrevoir ses failles. Pas aux autres, mais à elle-même. Elle subit quelquefois ces instants fragmentés où le bonheur semble à portée de main, où elle ne peut plus retenir les larmes qui l’entravent, où elle se comprend si pleinement, sans en avoir une claire conscience, qu’elle en désire mourir. Dans ces moments-là, elle se sent vieille malgré ses dix-sept ans. Elle perçoit ce qui est la source de la vie, de sa vie… mais aussi de sa mort. Les limites de son corps qu’elle n’a pas encore apprivoisé, de son esprit rétif, de son identité sinueuse explosent et la rejettent au monde.

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