Faire un tour

Yves Noël Labbé

Une fois de plus mes sneakers foulent cette sente qui zigzague entre deux grands champs en culture. Grands ? Ils le sont en effet dans ce coin de Bretagne qui n’a vraiment rien des grandes plaines, là-bas, en Amérique, ou même, plus près de nous, celles dont la longue traversée trouve enfin sa récompense dans la vue, au loin, de la capitale. Au début ce n’était pour moi qu’une promenade hygiénique. Il le fallait, privés de sortie comme nous l’étions. J’avais concocté ce parcours pour qu’il soit conforme en distance et durée aux exigences du moment, et puis les jours passant il s’était coulé en moi sans que j’y prenne garde.
Tout avait commencé par la découverte du passage. Caché au fond d’une impasse, il ouvrait l’accès à des champs aux lourdes terres éparpillées par les labours qui semblaient s’offrir à moi seul en l’absence de tout contemporain à la ronde. Un virage à gauche, au loin, et le sentier herbeux rejoignait un château d’eau, sorte de vigie plantée au milieu de l’étendue, puis s’évanouissait dans un bosquet. Il finissait par rejoindre, comme à regret, une petite rue en impasse qui ne voyait ni humain ni voiture le plus souvent.
À l’évidence, j’étais atteint par la déambulation. Elle avait dû s’installer en moi insensiblement. Passe encore pour les processionnaires et tous ceux qui tournent en rond dans les troménies, mais que j’en sois atteint me surprenait. Quoique. Le souvenir m’était revenu, à la longue, de ceux qui depuis longtemps parcourent un monde en miniature : ces moines tibétains semant des poudres colorées qui s’épanouissent en mandalas éphémères. Sitôt construits, ils sont détruits pour affirmer l’impermanence du monde. Seul leur esprit conserve la mémoire de ces clés symboliques d’accès au monde et celles, secrètes, de l’univers mental. On peut parcourir un mandala d’un seul regard, comme un enfant parcourt le monde du doigt sur un atlas. Est-ce ainsi que je mentalisais l’étendue qui s’offrait à moi ? Et le trajet lui-même dans ses particularités ? Ses jalons ? Ici un buisson d’ajoncs ; là un plant sauvage qui fleurit puis décline jour après jour, ou une grosse pierre, ancienne borne sans doute. Et partout l’odeur des mottes retournées qui, quand elle s’évanouit, signale la fin du sentier ; les creux d’ombre et les puits de lumière du bosquet qui s’impriment sur les paupières fermées. Car j’aurais pu progresser les yeux fermés tout comme le lama mentalise son mandala.
Je n’étais pas dans un temps perdu, dans la promenade du côté de chez Swann, mais dans l’instant, le ici et maintenant, comme ces moines bouddhistes, faisant corps avec la nature, la Pachamama des Incas… sans la foi.
Serait-ce vrai, comme certains l’affirment, que rien ne sera plus comme avant avec l’arrivée du virus inconnu.
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