Éveil

Élodie Deschanel

La salle est plongée dans le noir. Au milieu de la scène, sur une musique sobre mais profonde, une jeune fille évolue dans un halo de lumière. Ses gestes, ses attitudes, ce qu’elle tente d’exprimer, rien ne fait sens pour moi.
Je ne souhaitais pas me rendre à ce spectacle, Julie avait insisté. Contrairement au théâtre, où les mots me bercent de leur rythme sans mélodie, la danse ne m’évoque rien. De la musique, des gestes, mais aucune forme intelligible, je trouve. De l’esthétique pure, et cela ne m'intéresse pas. Seuls les mots comptent, car ils constituent de la matière qui prend forme, se diffuse, résonne avec force dans la salle assombrie.
Je jette un œil à Julie. Les yeux absorbés par la scène, elle semble avoir perdu toute notion de son existence propre. Les lèvres entr’ouvertes, elle fixe sur la danseuse un regard fasciné, comme envoûté. Je reporte mon attention sur le spectacle.
Le dos courbé, les épaules affaissées, la danseuse paraît ployer sous le poids d’un fardeau inexprimable. Je hausse les sourcils. À travers ces traits fins et juvéniles, cette silhouette gracile de jeune femme à peine sortie de l’adolescence, je vois soudain Hilde, mon premier amour, le jour où elle a marché tout affadie devant moi, m’amenant dans un troquet terne pour m’annoncer qu’elle partait, loin, ses parents déménageaient en Amérique. En filigrane sur les planches quasi désertes, le décor nu, je vois les vieilles banquettes trouées, la table usée couverte de graffitis, les vitres encrassées, la rue désolée qui longeait le café. Et le sourire, triste et résigné, sur son visage encore enfantin. Nous avions quatorze ans.
Au premier plan de tout cela pourtant, je regarde toujours la danseuse. Aucune des courbes de son corps, aucun de ses gestes harmonieux ne m’échappe. Les yeux rivés à l'estrade, je suis ses mouvements, son parcours avec une attention sans pareille. Fasciné par chaque séquence, qui génère en moi une évocation infinie, je n’ai pas le temps de m'interroger sur la suite du spectacle. L’histoire se déroule à l’instant même, sous mes yeux, et je n’en perds pas une miette, je ne la quitte pas du regard.
Lors du final, hissée sur la pointe des pieds, elle déploie ses bras vers le ciel, ses membres battant l’air comme un oiseau s’échappant à grands coups d’ailes d’un lieu néfaste. Quelques instants plus tard, la salle se déchaîne en un tonnerre d’applaudissements. Joignant mes mains à la rumeur ambiante, je me sens soudain libéré, quelque chose en moi se dénoue, les tensions qui m’habitaient s’apaisent. Et, sur la scène à présent déserte, je vois la silhouette d’Hilde, fine et fragile, presque transparente, lentement se soulever du sol, quitter la terre et s’élever dans les airs, très haut, de plus en plus haut, comme si chaque seconde qui s’écoulait la rendait plus légère, comme si son corps se délestait jusqu’à ne plus rien peser et qu’elle disparaisse enfin, devenue un joli souvenir plutôt qu’une peine.
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