Elle

Isabelle Buffetaut

Ce matin, ma chambre, 10h. Mon corps me fait mal. J’arrive à peine à me tourner, mes muscles sont réticents. Mes bras, ma nuque, mes épaules, mon ventre, la courbe à l’intérieur de mes cuisses me tirent. Je constate un bleu sur mon pied gauche.

Hier soir, le studio de tissu aérien, 10h. Un dernier effort, mon corps est à bout. Une dernière fois, clef de pied sur la jambe droite, clef de main sur la jambe gauche. Mes jambes ne sont pas à niveau sur les deux pans de tissu. Tant pis, je me lance dans un écart en l’air. Je jette un œil dans le miroir, ma dernière figure est presque réussie. Cela manque de souplesse, de force, de hauteur, mais les bases sont là. Emberlificotée dans mon tissu, à bout de force, je n’arrive plus à descendre. Camille, bienveillante, m’aide. Sur ses indications, je mets les fesses en arrière, tend les jambes, me laisse descendre sur le sol. Mes mains glissent, mes bras tremblent, je lâche le tissu, tombe, le dos en premier sur le fin tapis. Je courbe la nuque d’un réflexe salvateur, mes muscles claquent, mes pieds toujours en l’air. Le tissu se serre encore plus autour de mes chevilles. Camille, paniquée, me demande si je vais bien. Je ris, oui, plus de peur que de mal.

Ce soir, le cirque Phénix, 10h. Assise aux premières loges, je me goinfre de pop-corn. Les numéros s’enchaînent. Benoît s’amuse de moi, je ressemble à une enfant, les cheveux en bataille, mon bonnet à pompon, les yeux qui pétillent à chaque exploit scénique.
Trois artistes canadiens entrent en scène. Les deux hommes se jouent l’un de l’autre avec leur agrès, une longue barre mobile. Une jeune femme, petite, pétillante, fait le clown. La barre est posée à l’horizontal sur les épaules de ses congénères. Elle saute avec adresse dessus, prend son élan, virevolte, revient sur la barre sans difficulté, continue à faire le clown. Elle recommence, redescend, remonte, ressaute, à plusieurs reprises, avec aisance, un sourire communicatif, partagé par les deux hommes. Elle s’élance pour une dernière figure, s’envole, s’effondre au sol, la nuque la première, à côté du fin tapis. Recroquevillée sur le flanc, elle ne bouge plus. La barre tombe, ses deux comparses courent vers elle, prennent son pouls, l’entourent. On appelle un médecin, les pompiers. Un silence douloureux. Puis des pleurs. Des pleurs rassurants, elle reprend connaissance. Des pleurs déchirants, elle souffre, elle comprend. Les secours arrivent, n’osent la déplacer. Encore ce silence douloureux, troublé par Monsieur Loyal qui se veut rassurant pour la salle, pour lui-même, pour les deux hommes, pour elle. La salle se lève, applaudit les deux hommes, elle. Au sol, ses pleurs résonnent sous la toile. On évacue le chapiteau.
Je monte à l’arrière du scooter, je tremble, ne ressens pas le froid. Sur le périphérique, mes bras courbaturés accrochés aux poignées, je pleure. Je l’admire, elle. Je prie pour elle.
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