Du bon usage des chefs-d’œuvre, 3. Leçon

Raymond Delley

Tout grand lecteur devient, au fil du temps, l'intime d'un ou de plusieurs chefs-d'œuvre. L'acte de lire, lorsqu'il est porté à sa plus haute exigence, conduit inexorablement à cette élection, à cette consécration personnelle de quelques grands livres où la littérature trouve sa plénitude et son enchantement. Et, désormais, c'est à l'aune de ces chefs-d'œuvre que tout le reste va se mesurer, que chaque livre va être mis à l'épreuve, d'autant plus admirable qu'il se rapproche davantage de ces astres, de ces phares, qu’il en propage plus ou moins le rayonnement ; plus insignifiant à mesure qu’il s'en éloigne. Montaigne, Saint-Simon, Chateaubriand, Marcel Proust : tels sont mes phares. Dans leur orbite viennent se placer tous les livres, pour y rayonner ou, au contraire, pour s'éteindre.

Mais il faut maintenant en venir à une question que l'on ne peut éluder et qui est d'importance. Ces quatre chefs-d'œuvre se distribuent en gros sur quatre siècles : cela en fait à peine un par siècle. Notre époque va-t-elle nous en donner un cinquième ? À l'heure où j'écris, le moins qu'on puisse dire est qu'on n'en prend pas le chemin, au moins dans le domaine de la littérature française. Il y a bien les Nothomb, les Djian, les Sollers, les Musso, les d'Ormesson et autres Lévy du grand public ; il y a les Angot, Houellebeck, Deleaume, Millet, Despentes, Darrieussecq, Cusset - après les Robbe-Grillet et autres Butor de naguère - de ceux pour qui la lecture, loin d'être ce plaisir, cet enchantement qui en sont l'essence et le bonheur, est devenue une manière de délectation morose, de rumination laborieuse, de mastication grincheuse... Nulle part je n'aperçois le moindre signe avant-coureur d'une authentique grande œuvre, d'un nouvel émerveillement ! Nulle promesse de ce phare nouveau dans la lumière duquel distinguer le grand et le néant ! Bien au contraire, tout nous laisse croire que l'on s'en éloigne de plus en plus... Aujourd’hui, ce qui semble s'imposer chaque jour davantage, ce sont les « tranches de vie », les toujours si tristes et désespérantes « auto-fictions », les romans qui ne racontent plus d’histoire, les petites transgressions, provocations et autres « machines textuelles » qui n'effraient plus personne et ennuient tout le monde ; partout les vaniteuses prétentions, l’exhibitionnisme comme seul recours, sans parler, bien sûr, de toutes les forces commerciales mises en œuvre pour la promotion quotidienne de non-livres, comme l'a bien montré ici même Frédéric Wandelère.

Devons-nous en conclure que l'âge des chefs-d'œuvre est passé, que nous sommes désormais voués aux poussières d'étoiles de ces milliers de livres qui, pour les meilleurs d'entre eux, nous enchantent un moment, nous amusent ou nous étonnent l'espace d'un matin ? Il faut espérer que non ! En attendant, il nous reste nos chers "minores", Cingria, Jouhandeau, Léautaud, Larbaud, ou chez nos cousins alémaniques, Robert Walser ou Gerhard Meier ; et, aux heures des hautes et grandes envies, nous pouvons toujours revenir à Montaigne, à Saint-Simon, à Chateaubriand, à Proust.

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