Du bon usage des chefs-d’œuvre, 2. Valeur

Raymond Delley

La lecture s'apparente à une navigation en haute mer au cours de laquelle quelques phares peuvent nous servir de guides. Chaque lecteur a les siens et serait bien embarrassé d'expliquer les raisons de son choix, les sourdes aimantations qui l'y ont conduit. De ces phares, de ces parfaits chefs-d'œuvre, j'en vois quatre dans notre littérature française : les Essais de Montaigne, les Mémoires de Saint-Simon, les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. J'y retrouve tout ce qui fonde la grandeur de la littérature, son pouvoir d’enchantement, ce qui fait d'elle le prolongement essentielle de la vie.

Une première évidence s'impose : le chef-d'œuvre ne surgit pas en un jour, il s'écrit dans la longue haleine. Il s'installe dans la vie de l'auteur pendant des années, parfois toute une vie. Il y prend toute la place, il occupe tout son temps. De cette longue familiarité, de cette intimité quotidienne du livre et de la vie découle l'ampleur de l'œuvre : 1000 pages pour les Essais, 3000 pour Chateaubriand, 4000 pour la Recherche, 7000 enfin pour Saint-Simon. Pour le lecteur également, ce sont des océans sur lesquels il embarque pour des traversées qui vont, à leur tour, occuper une partie de sa vie. Le chef-d'œuvre exige du temps, une longue fréquentation, de la mémoire, de l’application, de la patience, une sorte d'obstination. C'est tout un monde qui s'ouvre devant le lecteur, qu'il va devoir parcourir, observer, reconnaître ; des centaines (des milliers) de personnages viennent à lui, se présentent, vieillissent, souffrent ou sont heureux, aiment ou haïssent, meurent ; toute une géographie sociale se dessine, avec ses classes, ses groupes, ses clans ; avec le jeu des ambitions, des alliances et des trahisons, des ascensions et des chutes, des amitiés et des haines.

Ces mondes pourtant ne seraient pas grand-chose s'ils n'étaient portés, transfigurés par le miracle d'un style. Montaigne, Saint-Simon, Chateaubriand, Proust : tous ont trouvé, forgé non seulement un style - le terme est ici insuffisant - mais une nouvelle langue, inouïe, inventive, personnelle, originale, telle enfin que la lecture d'une seule de leurs pages, de leurs phrases parfois, suffit pour y reconnaître immédiatement leur voix, avec ses inflexions, ses ombres et ses éclats, sa manière d'avancer dans la phrase, ses ralentissements et ses accélérations, ses raccourcis ou ses détours, et jusqu'aux torsions qu’elle imprime à la syntaxe. Le style joue ici le rôle d'un instrument d'optique : c'est lui qui donne à voir tout un monde avec ses ombres et ses lumières, ses profondeurs, ses sommets et ses abymes ; c’est encore le style qui confère au narrateur sa puissance d'évocation, l’ampleur de son chant, l'aigu de son scalpel. Le style, ici, c'est l'aptitude de la voix la plus singulière, la plus personnelle et la plus intime, à nous faire côtoyer l'universel, à nous faire pressentir, dans le geste, le mouvement le plus simple, l’ample ballet où se joue l’humaine condition.

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