Détours

Nathalie Garbely

« On enfonce dans la boue. Les coquelicots sont mouillés. » - Monique Wittig

On ne fait pas dans l’intérieur vallonneux, les fleurs ne pendent pas aux rideaux. Au tablier non plus. Elles sont assez nombreuses au-delà du chemin, inutile de s’en remettre sur les cuisses. Pas certain, du reste, qu’elles goûteraient la graisse du poêlon ou des gobelets à pis. On passe directement à table, enfin, avec leurs crevasses les mains par l’eau, le savon. On y revient, autour du bois de la nappe achetée en porte-à-porte, sous laquelle se croisent les jambes dans le caoutchouc des bottes à grosses semelles, et qui colle bien, de soupe, là où se pose la cuillère à côté du croûton. On s’y retrouve. C’est commode le plastique. Surtout pour avancer les pieds dans la boue. Quand se succèdent les mois. À cette heure ça rumine. L’été suspendu au crochet, les deux fesses sur une chaise, la radio allumée, radiateur de la conversation. Comme si le cru s’attardait davantage de ce côté-ci du carreau. On se resserre, du café, on se détend. Et le lait encore tiède passe d’un bidon à l’autre. On rit, la crème dans la passoire. Bonne répartie. Les trous sont bouchés blancs. De la paume on s’essuie la bouche, on finit le pain. On essaie bien certaines fois de rassembler ses souvenirs, de bonnes vieilles histoires qu’on voudrait redire, rien qu’un ou deux bouts d’avant. Mais jamais on ne comprend où elles sont toutes passées. On se dit que ça devrait pourtant faire du mouton. Bien gros, comme la poussière. Tout un troupeau, depuis le temps, à ne pas passer inaperçu. D’autant que ces débris ne se ramassent pas au balai. À moins d’un trou, dans un coin, par lequel ils fileraient. À distance. De la cuisine on pense aux coquelicots. Fragiles en juin, ils tombent, puis vient le blanc qui les étouffe un long moment. Et malgré ça toujours les coquelicots reviennent, toujours au même endroit. Derrière le chemin, dans la prairie de printemps. Alors on se regarde : on a aussi le coude au même bout de table. L’année durant, avec sa tasse toujours dans le prolongement du bras. Comme si le corps perdait son imagination devant le formica. Que le bras ne savait y répondre que d’une seule façon, comme si c’était le meuble qui l’emportait sur soi. Mais dans le courbé du dos se voit tout autre chose. Il y a la génération qui n’a pas laissé grand mot et s’est tue depuis longtemps. Qui n’est jamais très loin, rien qu’autour du menton. Un peu comme les fougères restées dans les sous-bois. Et si ses coquelicots pour une fois ne revenaient pas. Dans la tasse, café tiède. En ferait-on passer tout le rouge à ses lèvres. On soulève le courrier et déplie le journal, on déplace le regard. Dehors, ça tambourine, une nouvelle fois.
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