Dernière cigarette

Olivier Pitteloud

L’allumette craque, la flamme surgit, dansante, et embrase le bout de la cigarette qui devient incandescent. Le visage est furtivement apparu, il est retombé dans l’obscurité maintenant seulement percée du bout lumineux et vivant, tantôt rougeoyant, tantôt blanc comme le fer porté à fusion.
Assis sur le vieux fauteuil d’osier qui craque, il est perdu dans ses pensées. À intervalles réguliers, il porte la cigarette à ses lèvres, en tire une bouffée et jouit de la fumée qui descend en volutes au plus profond de ses poumons. Le temps s’est suspendu. L’espace de quelques instants, le temps s’est suspendu. Il jouit de ce moment de profonde solitude où il n’a plus besoin d’être le bon employé, le bon époux, le bon père et le bon ami. Il est dans sa bulle de fumée, inutile peut-être et fatale sans doute, mais il s’en fout, les instants de bonheur sont trop rares !
Au loin, déjà, il aperçoit avec surprise les prémices de l’aube. La lumière jette là-bas ses premiers feux, aux reflets jaunes et orangés. C’est une aube pressée, en effet ces premiers feux sont déjà devenus lumière qui éclaire le monde encore endormi, lumière éclatante de midi qui force le regard à baisser, lumière incandescente, jaune, puis rouge, puis blanche.
Il n’a pas immédiatement réalisé l’étrange phénomène qui se produit, mais, quand il lève les yeux sur le paysage en feu, il voit l’horizon qui s’approche de lui à une vitesse vertigineuse, consumant comme du papier le ciel et la terre qui restent suspendus un instant, cendre déjà mais aux formes encore visibles de leur être ancien, avant de s’effondrer en centaines de fragments carbonisés dans l’abîme d’obscurité.
La cigarette reste fichée à ses lèvres. Il ne tire plus dessus. Il regarde, ahuri. Il ne comprend rien à ce qui lui arrive. Le mouvement d’embrasement s’est légèrement ralenti, mais il approche toujours plus du lieu où il se trouve. La chaleur est devenue insupportable, l’air est sec, il a soif, il a peur.
Sans s’en rendre compte, il tire encore une bouffée. Il entend grésiller le papier et le tabac qui partent en fumée, qui sont repris en écho par le grésillement extraordinaire du paysage igné dont la consumation s’est à nouveau accélérée. Les parois du ciel et de la terre s’effondrent autour de lui en copeaux de cendre. Au moment où il a aspiré sa dernière bouffée, il a senti, dans son dos, un souffle énorme qui l’attirait à lui. Il se retourne en tirant, pour la dernière fois, une dernière bouffée, au milieu de ce monde en décomposition, quand il aperçoit, au-dessus de lui, les traits de son visage infiniment augmentés, et sa bouche, sa bouche surtout, quand elle porte à ses lèvres la cigarette où il se trouve et, dans une énorme aspiration, le fait disparaître à jamais.
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