Dernier Verre

Yves Noël Labbé

L’interphone a sonné, et Anita a dit : « laissez, j’y vais ! » Elle a décroché le combiné et lancé : « Oui ? Ah ! C’est vous ! J’ouvre ». Elle a déverrouillé le portail et les a vu arriver, les amis, par l’allée gravillonnée, portant des fleurs et des paquets emballés de papier rouge et or. « Il fallait pas, c’est gentil, c’est trop ! » Et puis soudain, après un pas en arrière, elle a dit que cette fois on n’allait pas s’embrasser, vous savez, à cause de ce satané virus… Comment ? Non, personne ici n’avait le moindre symptôme, mais sait-on jamais, hein ? Qu’importe, on est heureux de se retrouver, et ça fait chaud au cœur en ces temps difficiles. Alors les hommes, pour détendre l’atmosphère ont esquissé, en guise de salut, une sorte de gigue devenue à la mode, inspirée à coup sûr de rituels de castes ou de fraternités, et peut-être bien des légendaires gesticulations du capitaine Haddock lorsqu’il rencontre un ami capitaine comme lui. Ils se sont frappé les coudes en pivotant le torse presque gracieusement, puis ont fait se toucher alternativement leurs chaussures. Enfin certains ont terminé le salut par une frappe sur l’épaule, en disant qu’on ne remercierait jamais assez la Chine d’avoir transformé notre façon de se saluer, décidément trop britannique.
Cet exercice avait beaucoup amusé Anita et les autres femmes, mais aucune n’a cherché à l’imiter car elles voyaient là, sans doute, quelque chose d’un peu gamin qui rappelait beaucoup les monômes étudiants d’autrefois, et donc un rien vulgaire aussi.
C’est pourtant en se tenant par les épaules qu’ils ont rejoint le living où les attendait les amuse-gueules, les bouteilles d’apéritif, les whiskys, et les verres en cristal pour un apéritif qui s’annonçait comme le dernier toast porté avant que l’avenir s’assombrisse, avant la réclusion qu’on sentait venir.
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