D'en Provence

Tatjana Komaroff

Assieds-toi sur mes mots, je vais te parler d’un voyage. Du long d’une route qui résonne en Provence. Cette année, l’hiver la transpire. Il l’habille des odeurs que tu lui connais. Ses épaules grandissantes, dessinées toujours un peu mieux par le temps. C’était bon ces quelques heures à dormir dans tes bras et respirer ton souffle.

Tes pans découpent à la terre le ciel et les nuages.

À ma mémoire.

Du haut de ton kilomètre, tu me regardes nager sur tes vallons. Nous nous découvrons nous dire au revoir. Je sillonne tes vallées à quatre roues. Il est ce moment où le poids du présent qui se mue précisément en souvenir presse ma respiration. L’avancée dévorante qui fixe les émotions au passé contraint mes côtes. Je suis assis, les manches retroussées, prêt à gravir le chemin qui lui, s’est allongé sur le reste de ma journée.

Ne sentant pas sa morsure, ni toi ni moi, ne nous soucions du temps qu’il fait, seulement de celui qui passe. Il se déhanche et me détourne. La distance que je remonte à contre-courant de toi se fige.

Le temps implose dans nos corps.

Nous glissons, provoqués par les gestes de la peur.

La route s’écarte du chemin et m’amène à son long.

Alors, ça tape.

De face.

Crispé devant le ravin qui me paraît trop pressé de me serrer contre lui. Je t’ai sentie davantage te tendre, tes crêtes n’absorbaient plus le soleil. Ma tête était mes yeux sans présent, rien d’autre. Le goût de la douleur sourde dans la bouche jusqu’aux mâchoires.

Sous la synergie qui possède l’habitacle. Nos corps se ramollissent, s’imprégnant des vagues, opposant la moindre résistance. J’épouse les ondes qui nous déforment. Attrapés dans sa propre allure, nous nous sommes envolés en boucle. Les lignes de temps se sont assommées entre-elles,

ensemble.

Et le temps s’est ankylosé.

Exactement comme un humain sous les effets de la kétamine.

Durant l’immense instant qui nous conduit à l’envers, ma main est happée. Comme si le paysage que nous formions m’attirait à lui sans toi.

Elle m’échappe.

Je la vois s’engouffrer sous ce toit qui, lentement, l’ensevelit de sa tonne métallique et nous piège.

Toi, la terre, ma main, la voiture et moi,
nous nous enfonçons dans une strate de ce monde qui n’existe pas. Où on est pas obligé de mourir.

Je suis conscient et n’ai cessé de l’être le temps pendant lequel lui-même s’est arrêté. Il se mobilise et réanime nos corps. Nous sommes coincés. Entre la terre humide et glacée, et le fer du toit qui prend sa température, je ne sens presque plus cette main, loin là-bas.

De l’autre côté de la voiture.

Tu n’as pas été ébranlée.

Ton berceau. Celui où je reconstruis toutes mes enfances. Je ne sens plus ma main, je ne te sens plus mais je sens l’heuristique, ce récit qui continue.

Qui clôt un chapitre, juste un chapitre.

Une heure s’est écoulée.
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