Clarinette

Vincent Francey

Elle m’attend dans son écrin noir, s’appelle Festival, s’appelle Buffet Crampon, elle m’attend déboîtée, elle m’attend en morceaux, elle ne s’appelle pas encore clarinette, elle m’attend patiemment, en silence, elle qui aime tant chanter, puis elle m’appelle doucement et j’ouvre l’écrin, je l’assemble, je lui choisis l’anche qui lui convient, ni trop dure ni trop douce, je ne serre pas trop la ligature pour ne pas lui faire mal, je caresse avec douceur ses clés qui m’éblouissent et je la maltraite, je la supplicie, je la torture, je crispe sur son ébène mes doigts de bûcheron, je lui fait pousser des hurlements toujours trop haut toujours plus faux, je la harcèle du même trait maladroit des journées entières, je lui colle l’insupportable battement du métronome, je l’use et je l’abuse mais elle ne se laisse pas faire, elle me tord les paumes, elle me crispe les phalanges, elle crisse elle coince elle couine elle siffle elle me coupe le souffle, mais je m’acharne je la gratte je la griffe je la mords je lui fais pleurer des larmes de salive. La nuit, elle rêve à ces mains de femmes sur les autres clarinettes, mains de femmes si menues, mains de femmes si légères si volatiles si élégantes, mains de femmes à qui je rêve aussi, femmes-clarinettes au son chaleureux, femmes-clarinettes qui sur moi de leurs doigts fins jouent des mélodies suaves, des doigts gentils des doigts doux dessus dessous – quand j’ai besoin de pleurer, j’écoute Alain Souchon en boucle – femmes-clarinette dont je suis – mon cœur prestissimo – amoureux et jaloux, femmes-clarinettes dans leur écrin qui m’appellent et qui comme elle résistent à mes vaines approches balbutiantes ; alors c’est sur ma clarinette que je m’acharne, sur elle seule, sur ma clarinette au salon qui dit oui qui dit non, et le combat continue jour après jour après nuit après année, combat perdu d’avance, tant la beauté refuse obstinément qu’on la touche avec des doigts de mâle qui font mal. Parfois pourtant, j’ai la vague impression qu’elle me tolère et qu’elle-même est d’accord de chanter avec moi. Il faut souffrir pour être belle, voilà ce que je lui raconte alors. Elle ne dit rien, regrette son écrin, aimerait bien s’y reposer une heure ou deux avec son amoureux. Je lui dis je t’aime. Elle me trille au nez.
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