Bleu(s)

Elsa Guénot



Moi aussi quand je ne sais pas quoi dire je fume une cigarette.


Le sol est jonché de mégots. Il est parti il y a des centaines d'années. Je n'ai pas bougé. Assise à une table en formica bleu pâle, désormais seule ma tête dépasse. J'ai fumé, fumé, fumé, je n'ai pas arrêté de fumer. Sans clope au bec, je me mords les lèvres. La peur occupe encore ma bouche que j'obstrue, par habitude, tandis que le mot doit pouvoir surgir. Nouvelle tentative : je prends une respiration profonde. Je fais passer l'air contre ma langue, entre mes lèvres et me saisis des premières vibrations des cordes vocales pour faire claquer consonnes et laisser s'envoler voyelles. Rien ne sort, ni de râle, ni de rire, pas de son, pas de larme. Je vais sûrement bientôt mourir, étouffée par le tumulus que j'ai créé. Entièrement nue, je plie mon torse sur lui-même, la douleur du bleu éclatant ma peau immaculée ne m'arrête pas, je respire dans le plaisir, j'absorbe les cendres par tous les trous, je rampe jusqu'au sol. Je veux devenir déesse parmi les ombres et régner à jamais dans le silence.


Vais-je guérir ou bien mourir si le mot sort ?


Jusque là, le mot n'existe pas, il n'a pas de carcasse, pas de goût, pas de vêtements, pas de silhouette, pas de prénom, pas de demandes particulières. Le mot qui va bientôt...le mot qui veut... on ne le distingue pas vraiment dans le flot d'émotions paradoxales qui se heurtent entre elles, qui se fracassent contre les parois du corps comme l'océan sur les rochers et qui fusionnent, crépitent, explosent comme le cœur d'un volcan en éruption. Il veut sortir mais il tarde, le mot à venir, celui qui effraie par son pouvoir, qui se sculpte à notre insu et qui prend vie dans la paralysie. Il se forme instinctivement et coule dans nos veines tel un pharmakon. Ouvrir la bouche, c'est se positionner.



Qui ne dit mot.




Il arrive.
Il reste debout, immobile.
Il prend mon visage. Il me regarde.
Il me dit : ''laisse nous te désirer''. Je souris.
Il n'a pas de nom celui qui est là. Il caresse mes lèvres que
j'ai charnues, dessinées par Botticelli, divinement sensuelles
et inatteignables. (Il frappe.) C'est le moment où il me couvre
de son ombre paradoxale. L'infigurable prend forme. Je ne suis pas
seulement ''troublée'' comme l'a dit Saint Bernard. Le fiat s'écoule
depuis ma bouche parce qu'il en est ainsi. En réalité, j'ai le visage
creusé. Je suis fatiguée. Il se retire. L'empreinte de ses mots reste à
son départ. Je ramasse les bouts de moi éparpillés au sol. Entre les
morceaux, il y a du silence et des zones floues. Le je(u) consiste à
reconstituer le corps-paysage. Il faut aller chercher les mots
derrière ce lapis-lazuli qui magnifie mon corps. Je repasse
par la case départ, essoufflée. Il n'y a pas d'argent
à gagner, pas d'hôtels à construire, il n'y a
plus d'adversaire. Je n'ai rien pu
dire de ce qu'il s'est
passé.




Pour Marie, le lapis lazuli est un bleu qui guérit.
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