Bleu Lacune

Garance Sallin

Elle a commandé un blue lagoon. Sans savoir pourquoi. Elle n’aime même pas le curaçao.
Sans doute l’envie d’un exotisme, d’une particularité vacancière.

Devant la mer elle boit un blue lagoon. Breuvage aguicheur à la couleur factice.
Elle voit pourquoi ça marche. Il n’y a même pas besoin d’aimer.
Autour le monde étouffe. La chaleur. Le bruit. Ètouffe et étouffé. Plus jamais en dessous de 30 degrés. Le thermomètre et bientôt l’alcool.

Et le verre se vide. Et la mer le remplit.
Et le bleu passe, les glaçons le diluent.
Et le verre se vide.

Elle a trop vu, trop entendu, trop de sons sur les ondes, trop de morts sur l’onde, trop de chiens sur la plage, trop d’étés sans mirage.
Trop, trop, trop et pourtant quelque chose manque. Fait défaut.
Le monde est plein, saturé, et elle trouve à y redire.
Car ce n’est pas autour qu’il faut chercher le manque. Toujours en décalage, dans les marges. Fulgurances sans aboutissement. Connivences liminales. Carences. L’inaccompli, l’inachevé, le déficit, il est en elle. Toujours plus elle voudra, jamais assez elle n’aura, ne sera.
Comme ces noms, d’ailleurs, qui ne suffisent pas. Inaccompli, inachevé, déficit – non. Ça n’applique pas la bonne teinte au vague de son âme, ça n’adhère pas à son enveloppe labile. Elle ne s’y retrouve pas. Même les mots lui manquent.
Elle s’étonne. Le vide, le creux, devrait faire appel d’air. Horror vacui. Vu l’ampleur, elle devrait être un formidable point de convergences. Mais elle ne peut que constater le peu d’arrivage.
Sur le rivage il reste des cris, des jeux, de la paresse – jamais de traces, la mer les emporte. Des gens qui semblent tellement pleins, même excédentaires. Elle les regarde, se demande de quoi ils sont faits, ce qui les comble. Comment s’emplir à son tour. En attendant, elle se gorge de ce liquide bleu qui semble fuir en continu, passer en elle comme dans le lit d’une rivière – ne faire que passer, éroder au passage, mais seulement passer. Plus rien ne l’imprègne, tel le rivage. La marée, et tout part. Une gorgée, et tout part.

Le verre est vide.
À travers, elle voit la lagune.
Elle trouve le mot.
Son âme est bleu lacune.
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