Attente

Mélanie Gordon

Il était là, planté sous le lampadaire, à côté de l’arrêt de bus, à l’attendre. Comme toujours. Il était à arrivé l’heure. Pile à l’heure. Elle n’était pas là. Comme toujours. Il a beau vérifier son téléphone, pas un message pour le prévenir, pas un appel. Ce n’est pourtant pas beaucoup demander, surtout que ce n’est pas comme si c’était la première fois, là, ça irait encore, mais non, c’est systématique. Il lui dit, chaque fois qu’elle finit par le rejoindre. Il lui dit qu’elle aurait pu le prévenir, qu’il serait venu plus tard, que là vraiment ça fait long, qu’un message ou un appel c’est vite fait. Elle lui sourit, rit même, et ça fait danser ses cheveux. Et chaque fois elle dit que promis, la prochaine fois elle sera à l’heure, pile à l’heure, ou même mieux, elle sera là avant lui ! Ce n’est jamais arrivé et toujours il lui pardonne, évidemment.

Ce soir-là sous le lampadaire, il en a assez. Il remonte le col de son manteau et se met à marcher. Il descend la rue. Elle peut arriver dans deux minutes, ou dix, il n’y sera pas. Il n’y sera plus. Oh bien sûr il pourrait la prévenir, l’appeler, lui écrire un message, c’est si vite fait. Mais il ne le fera pas. Ce n’est même pas de la vengeance, juste de la lassitude. Oui c’est ça, il est las. Il a envie de la voir, de la sentir, de la toucher, il a envie d’elle. Evidemment. Il aura toujours envie d’elle. Elle est drôle, jolie avec des taches de rousseurs et des yeux qui pétillent. Les cheveux toujours détachés, légèrement maquillée, elle marche la tête haute, avec l’assurance de ces femmes qui savent où elles vont, ou qui en tout cas le font croire, elle se tient droite, rit fort, aime la vie, l’incertitude du brouillard et fumer une cigarette de temps en temps. Il aura toujours envie d’elle. Mais il a envie qu’on ait envie de lui. Assez envie pour être à l’heure. Assez envie pour le prévenir, assez envie pour…

Dans la poche de son manteau, son téléphone vibre et le tire de ses rêveries. Il laisse vibrer. C’est peut-être elle, peut-être pas. Les vibrations cessent. Et reprennent. C’est insistant, persistant. C’est sûrement elle. Elle doit en avoir assez de l’attendre. Il tourne au coin de la rue. Il ne sait pas où il va, il s’éloigne, il marche au rythme du téléphone qui vibre. Loin d’elle. Le téléphone se tait enfin. A-t-elle compris ? Rien n’est moins sûr. Mais tant pis. Il continue de marcher. Il ne peut plus s’arrêter.
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