Arpenter la vie

Cécile Arrigoni

On m’avait pourtant promis une large piste d’asphalte, après le col. On m’avait pourtant promis la facilité. On m’avait même promis l’horizon allongé — telle Amanda Plummer fumant sa cigarette. Et on m’avait aussi promis un ciel dégagé surplombant un environnement paisible. Il suffisait de franchir la gorge étroite reliant les montagnes. Apparemment. Un dernier effort à fournir. Une dernière lutte contre soi-même à surmonter. Une dernière pensée défaitiste à vaincre. Car le col, c’est mon nouveau point de départ. Mon escale avant l’ascension. Et tout, absolument tout, deviendrait beau. Lucide. Rectiligne. Jusqu’au pic culminant. La finalité !

Au passage restreint, sentiment de jouissance abruptement stoppé par la désillusion. Le chemin vers le sommet n’est pas cette agréable allée de goudron droite qu’on m’a promise. Celle sur laquelle je me serais élancé sans le moindre doute. Elle n’est qu’un sordide amas de nœuds. Emmêlés, serrés, soudés. Un chenil de possibilités. D’interrogations. D’inconnus. D’incertitudes.

Dès lors, comme George Leigh Mallory, j’ai essayé de m’entourer des meilleurs. Ceux qui métamorphosent la route en calvaire attractif à sillonner. Mais ces fleurs du voyage — ces rencontres éphémères — disparaissent dès le premier givre. Alors, malgré moi, j’avance. Maladroitement. Dans le désordre effrayant qui mène à la cime rocheuse.

Je croise un autre randonneur. Je suis content. Rassuré. Je l’accompagne. Je monte. Je ralentis. Je prends à gauche. Mon compagnon passager poursuit tout droit. Je m’écorche. Le sommet est à peine perceptible. Et loin. Je descends. Solitaire. J’ai froid. Je cours. Je me foule une cheville. Ça fait mal. Est-ce qu’il y a un autre alpiniste, quelque part ? Car je me sens esseulé. Je boite. Je tombe. Je me relève. Péniblement. Je suis toujours seul. Je parcours un sentier scabreux. J’ai peur. Vraiment. Mais j’avance quand même. Je me risque à explorer la voie la plus courte pour atteindre la crête. Je suis désemparé. C’est une falaise. Et je n’ai pas le matériel nécessaire. Je fais un détour. De toute façon, je n’ai pas le choix. Je rampe. Je suffoque. Je regarde en arrière. Je change de direction. Je cherche un refuge pour la nuit. Isolé. Pour me reposer. J’entame une route sinueuse. Gauche ? Droite ? Je suis perdu.

Et je réalise. Je comprends. Si le sommet paraissait être la finalité, c’est parce que j’ai sous-estimé l’importance du chemin. Lui que j’espérais beau. Lucide. Rectiligne. Et par-dessus tout, sans obstacles.

Et une question subsistera alors à jamais en moi-même : avais-je pris la bonne décision en tournant à gauche ?
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