Ambiance bistro

Valérie Torrent

Ambiance bistro.
Lui : Tu as bien fait de présenter ce texte au groupe de travail hier soir, c’est tellement loin de ce qu’ils attendent, c’est vraiment courageux, tu es vraiment courageuse.
Elle : Tu trouves ?
Il trafiquerait sa montre.
Lui : Cette femme que tu admires, c’est vraiment une sociologue mineure, il faut du temps pour l’approcher, la comprendre. Eux ce qu’ils attendent c’est une grille d’analyse formatée, élaborée par un type connu, qu’on peut utiliser sans rien en connaître vraiment. Mais aimer, c’est connaître non ? On ne peut pas aimer sans connaître.
Elle : Euh oui…
Tu as vu l’affiche pour la pièce « C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure » ? Il y a une femme dessus, seule sur un banc dans un aéroport. Et de l’autre côté de la chevelure de la femme un homme, seul aussi…
Lui : Je ne vois jamais ce qui est à portée de moi, je ne suis vraiment pas visuel...
Il retournerait à sa montre, dont le chronomètre se serait affolé, sans qu’il n’y puisse mettre fin.
Elle : Moi je vois toujours tout.
Donne !
Lui : … C’est vrai, je ne vois pas ce qui est tout proche. Par exemple on m’a questionné aujourd’hui sur la couverture d’un livre que j’utilise tous les jours et je ne l’avais jamais regardée.
Elle : Je vois tout, je te dis. C’est épuisant tellement je vois tout, TOUT le temps, je sais tout ce qui se passe en Suisse, je ne sais jamais où aller.

En fait je sais mais je ne peux pas !

Il regarderait ses mains qui bougent toutes seules.

Elle lui confierait : Le serveur il est vraiaiaiment très noir. Tu ne trouves pas ? Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi noir. J’aimerais bien lui demander d’où il vient mais je n’ose pas. J’ai un vieux fond de paternalisme encroûté envers les Noirs.
Lui se marrerait : Comment ça ?
Elle : Quand j’étais petite à la pharmacie de l’avenue Luther King – marrant – il y avait un petit Noir, on pouvait mettre des sous dedans pour les démunis. Alors, il branlait la tête pour dire merci, c’est terrible.
Lui : Moi aussi ma mère me disait finis ton assiette, les Noirs n’ont pas assez à manger.
Elle : Quand même, mon cœur est à gauche.
Ces gens qu’on voit camper au nord de la France, des mois dans des forêts en attente d’un futur meilleur, au péril de leur santé, mentale, physique, alors il faut les renvoyer, leur dire quoi…, est-ce qu’on n’a pas un devoir de responsabilité ?
Elle frapperait la montre sur la table.
Pardon.
Lui : Je vais prendre le train.
Ciao Joséphine, repose-toi…
Elle : Salut, bonnes vacances.

Elle ferait un signe au serveur et lui indiquerait la carte.

Le serveur : Ah une bière blanche maintenant… volontiers, il était pas bon le thé de Carnaval ?
Elle lui lancerait un regard noir.
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