Acide

D. S.

Sa liste est prête, interminable, pleine de nouveaux sons, aussi. Voilà une vision de bon augure, mais qui ne le rassurera jamais assez. Le trac accélère son cœur, le rend lourd, pataud, lancinant à chaque battement. De ce mois de travail, de promotion publicitaire, d’entraînement dans des caves assourdissantes, de disputes avec des personnes impropres au milieu de la nuit, se cristalliseront des résultats déterminants pour la suite de sa carrière à lui, carrière soi-disant musicale. Pourtant il sait ce qu’il vaut, il connaît ses défauts et ses qualités, il a conscience de tout ce qui est acquis, de tout ce qui reste à améliorer ou à conquérir. Mais il n’y parvient pas ; il ne parvient pas à évacuer ce stress éreintant, ce malaise perpétuel qui traduit simplement la peur d’échouer. Ces soirées, qu’il organise, représentent trop pour lui, et tout ce dévouement qu’il y met, tout ce zèle, toute cette frénésie qui parfois l’empêche même de dormir, tout cela finit par lui ronger l’intérieur.
Mais il croit avec ferveur dans le partage. Il croit avec ferveur dans la fêtardise des foules. Il aime propager les ondes sonores qui déhanchent, les rythmes hypnotiques, réguliers, qui ouvrent les vannes de la transpiration. Il aime voir ces esclaves modernes s’inonder d’alcool, se délester de toute rationalité, de toute bienséance, pour se métamorphoser en gentils sauvages, un peu en rut, à la recherche, épisodiquement bien sûr, d’une quelconque substance psychotrope. Il aime diriger la danse, voir les bouches qui se collent et se lèchent, voir les bassins qui se frottent, voir les corps qui s’entremêlent. Oui, il aime devenir, pour une heure ou deux, le gourou d’une meute impatiente de se trouver nue. Il les drogue à coup de mélopée spatiale, de turbines violentes, de cadences syncopées, de voix agressives ou sensuelles. Il procède à un formatage quasi robotique, les synchronise tous à une seule et même fréquence : la déchéance.
Dès que son tour est fini, dès qu’il laisse les platines aux prochains, une envie secrète de partir lui prend. Comme s’il n’appartenait pas à ce monde-là. Comme si tous les sacrifices fournis dépassaient, et de loin, la maigre quantité de bonheur reçu. Il file, mammifère fatigué, se cacher dans sa tanière. Puis le lendemain, la joie d’avoir réussi à créer un moment sectaire, entre connaisseurs et amateurs, le flatte. Les rumeurs courent en ville que la fête fut légendaire, l’attachante plèbe s’est volontiers débridée. Son nom à lui se promène sur des lèvres qu’il ne connaît pas encore. Les mélodies entêtantes de la veille le taraudent à chaque clignement de paupière. Et, camé de gloire, ô sensation combien addictive, son esprit de réflexion l’incite à continuer, à ne pas lâcher-prise, à se battre jusqu’à la mort pour sa nouvelle religion : TECHNO.
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