14, Rue des Peupliers

Lyla K. Eilemb

Les premières années se déroulèrent exactement comme je l’avais rêvé. Genève ne se contentait pas de se dévoiler à moi, elle s’offrait, telle une amante à la fois soumise et profondément fougueuse. Animée par un incontrôlable désir de séduction, sur chaque place, dans chaque café, devant chaque vitrine, elle étalait ses beautés afin de soutirer aux passants charmés des signes d’admiration. En maîtresse indomptable et capricieuse, combien de merveilles ne m’a-t-elle données à contempler ? Combien d’instant d’infini et de volupté ? Combien de promesses ne m’a- t-elle faites, avant de les briser, une par une, au grés de ses humeurs, au grés de ses couleurs ? Je l’ai pourtant longuement aimée. J’ai parcouru chacune de ses rues, je me suis promenée dans chacun de ses parcs, j’ai esquissé chacun de ses monuments. Je brûlais de la connaître, de me l’approprier ; j’avais besoin de la posséder. Douce et encore timide comme le printemps lorsque je l’ai rencontrée, pour me plaire, elle a très vite appris à se montrer insouciante et légère comme l’été. À cette époque, j’adorais être entourée ; j’étais fascinée par la foule. Le fait d’être anonyme, seule au milieu de tous ces étrangers, me ravissait tant que je passais des après-midis entiers à observer les passants et à réinventer leurs vies. Dès lors que je ne savais rien d’eux, ils pouvaient tout aussi bien être princes que bohémiens, écrivains ou ouvriers. Certains jours, je souhaitais qu’ils soient poètes, certains autres, j’éprouvais le besoin qu’ils soient tous des misérables.

Plus tard, j’ai découvert Genève sous un tout autre jour. Avec le temps, elle m’est apparue languissante et rêveuse, semblable à l’automne. Au départ, j’ai reçu cette impression comme une caresse. Elle ne m’a rien imposé. Le changement a été imperceptible, il s’est installé tout en douceur, comme la fraicheur qui se dévoile peu à peu alors que règne encore l’été indien. J’étais comme l’arbre qui sent venir le temps où s’envolent les feuilles. Il fait pourtant en sorte, dans un dernier effort, de montrer ses plus belles couleurs ; de mener à bien la mission qui lui a été confiée par le soleil, celle d’illuminer et de réchauffer le paysage, encore un peu. Mes journées n’étaient plus aussi rythmées et je ne prenais plus le même plaisir à mener la vie trépidante dont je rêvais pourtant encore. Je ne me promenais plus dans les rues de la ville avec la même frénésie, la même curiosité ; lasse, je n’écoutais ses murmures que d’une oreille distraite et ne lui accordais que rarement l’attention à laquelle je l’avais habituée. Nous nous retrouvions parfois, amoureuses comme au début, lors de mes longues flâneries au bord de l’Arve ou pendant des soirées follement animées. Toutefois, ces courts instants ne suffiraient bientôt plus à dissiper ma mélancolie. Je me préparais, sans le savoir, à vivre un hiver éternel.

On interprétait les quatre saisons de Vivaldi ce soir-là.
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