Noyau

Valentine Ladame

Ma forme est si parfaite que je donne l'impression de venir d'une autre planète. Je suis oblong et biconvexe, d'un noir si profond que quand tu m'imagines coupé en deux, il fait nuit jusque dans mon cœur. Je pèse le poids d'un bel abricot bien que je sois à peine plus grand qu'un noyau. Schiste ? Karst ? Feldspath ? J'ignore comment je m'appelle mais compte tenu de ma provenance, il y a fort à parier qu'on m'a donné un nom rugueux presque dépourvu de voyelles. Pourtant, touche comme je suis lisse ! Le temps et les éléments m'ont érodé, abrasé, poli. On m'a déshabillé. Je suis nu comme un os. Issu du grand magma, arraché d'un ubac, j'ai été raboté par la lente progression d'un glacier. Quand la glace m'a libéré, j'ai dévalé des moraines, erré au milieu des pierriers, roulé dans les lits des ruisseaux jusqu'à la résurgence qui m'a catapulté dans un grand réservoir. Là, des sables ont achevé de me poncer, des courants m'ont bercé, des vagues m'ont léché avant de me déposer sur la grève où tu m'as ramassé.
Pourquoi m'as-tu choisi ? Je suis bien trop léger pour faire un presse-papiers. Je suis bien trop petit pour la soupe de cailloux. Ne suis-je là que pour faire joli ? Posé sur ton établi, je ne brille pas, je luis. Venu du fond des âges, je suis l'objet de ta rêverie. Qu'est-ce qui nous différencie ? Le temps qui passe te ride tandis qu'il me polit. Nous ne faisons que passer. Nous sommes deux petits grains dans le sablier de l'histoire.
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