Naufrage

Nicolas Violi

Chéri, si jamais je meurs noyée, je vous en conjure, ne me laissez pas être exposée dans cet état ! Vous voyez là, devant nous, mon amie Natasha qui git piteusement sur le dos, toute décoiffée avec ce bras gauche tordu de manière disgracieuse. C’est fou la vie. Hier encore nous jouions au bandit manchot dans le casino et elle me disait : « Ça tangue ce soir, j’espère que l’on ne va pas chavirer. Qu’il serait bête de mourir si riche ! » Et bien elle est morte et jamais je ne saurai si sa fortune était aussi haute qu’elle le prétendait.
Vous savez, Georgie, entre femme on s’observe énormément et j’avais remarqué que Natasha portait moins de bijoux depuis quelques temps. Mont-de-piété, je vous le dis, j’ai un flair pour repérer les déconfitures. D’ailleurs, regardez bien sa robe. Vous voyez comme le tissu brille au soleil ? Mauvaise qualité. Le soir, à la lumière des lustres électriques, le polyester arrive encore à faire illusion mais au grand jour, mon Dieu, ça ne passe plus pour de la soie ! Et puis on transpire, l’air ne traverse pas, vous comprenez. Moi, vous ne me ferez jamais porter du synthétique, mon amour.
Regardez, un oiseau s’est posé sur elle. Il remonte vers son visage et semble picorer quelque chose dans ses cheveux. C’est dégoûtant. Ne cherche rien ici, géant des mers ! Le crâne de cette femme est aussi vide que son compte en banque ! Comme dirait Dante : Lasciate ogni speranza, voi qu’entrate ! L’italien est d’une telle poésie. N’êtes-vous pas d’accord que la poésie rend le monde meilleur ? Moi, je serais incapable de vivre sans poésie. Il pleure sur la ville comme il peut dans mon cœur, quel est donc…nanana..nanana… dans mon cœur ? Verlaine. Une merveille ! Dommage qu’il fût pédé. Enfin, les artistes c’est comme ça. D’ailleurs Georgie, faites attention à Andreï, avec qui nous avons bu ce cocktail bizarre sur le pont avant l’orage. Je trouve qu’il vous dévisageait avec insistance. S’il est vivant, je vous défends de l’approcher.
Nous voilà bien mis, tous les deux sur cette île tropicale, entourés de cadavres. J’espère que la compagnie a prévu une solution. Lors de notre dernier voyage à Hong-Kong, nous avions subi cette épouvantable grève à Paris, vous vous en souvenez ? Les employés s’étaient contentés de nous servir des sandwichs au concombre pour nous faire patienter. Infects ! Et pas du tout français. Les détails comptent, sinon les gens ne reviennent pas.
Je dis ça mais restons humbles. Après tout, nous avons survécu, c’est l’essentiel. Hauts les cœurs, ce sera un retour à la nature. L’expérience revigorera notre couple. Les feux de camps devant la plage, les fruits servis sur des feuilles de bananiers. On pourra goûter aux fourmis grillées, il paraît que c’est délicieux et très digeste. Il faudra simplement que vous déplaciez les corps et qu’on leur creuse des petites tombes derrière la colline là-bas. Je leur ferai une jolie croix de bambous, même aux arabes : c’est compliqué leurs croissants et leurs machins. Ou bien juste quatre bouts de bois à chaque coin de la tombe comme des petits minarets ? Ou alors chéri, vous leur construirez des petits radeaux et on les confiera à la mer. Ce sera plus chic et ça demande moins d’entretien.
Oh mais regardez qui arrive en boitant ! Margaret, on est là, chérie ! Celle-là je ne peux pas la supporter. J’espère qu’elle ne va pas pourrir notre séjour. Et bien non finalement, vous voyez, elle est tombée, elle aussi. Hier déjà, elle avait mauvaise mine. J’avais glissé à Natasha : « Vous pouvez être sûre que Margaret nous couve quelque chose ». Dans ma famille nous avons un sixième sens. Grand-maman Agnès, elle vous disait rien qu’en les croisant aux réceptions : « Celle-ci, celui-là, il ne passera pas l’hiver », et hop il claquait. Il faut croire qu’entre les cinq petits-enfants c’est moi qui ai hérité de son don.
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