Gris métallique

Robin Guilbaud

Mon père ne me parle pas, c’est comme ça. Figurez-vous ça : il ne me parle pas. Il parle, il me parle, mais il ne me parle pas. C’est comme ça.
Est-ce que je lui parle moi ? En même temps, qu’ai-je à dire à quelqu’un qui ne parle jamais ?
Je ne lui parle pas. Je ne lui parle pas plus qu’il ne me parle. C’est-à-dire que je lui parle, mais je ne lui parle jamais.
Je lui parle de politique, ou de météo, je n’ai rien à lui dire. Il me répond sur les mêmes sujets ; il n’a rien à me dire non plus. Tiens, Z. s’est présenté. Ah oui tiens, il s’est présenté. Je ne lui demande pas pourquoi il n’aime pas ses parents, pourquoi il fait semblant. Pourquoi il n’aime plus le père de ma mère. Est-ce qu’il aime ma mère, encore ? Ah tiens, Z., ah oui, il s’est présenté. C’est très inquiétant. Ah oui, très.
Il est tout seul mon père, tout seul, tout solitaire. Depuis toujours ça empire. Depuis toujours je me mets à lui ressembler. Depuis toujours ça m’énerve, ça me fait honte. Mon père s’énerve depuis toujours aussi. Je l’aime bien mon père, je ne lui dis pas, je le respecte pour son intelligence froide, son analyse froide, sa résistance à l’émotion. Il est beau quand il pleure mon père, on sait que c’est des vraies larmes ; il blesse quand il pleure mon père, on sait que c’est de la vraie détresse. C’est rare comme une comète. C’est destructeur comme une comète.
Il est comme un iceberg. Je ne le connais pas. Je ne le connais pas du tout.
Il est comme l’eau qui dort, on ne le soupçonne de rien. Il est comme un volcan de type explosif.
Il est comme un blessé mon père, mais on ne connaîtra jamais sa blessure.
Il est comme une tombe.
Il est muet.

Est-il sourd ? Est-il sourd aux cœurs qui battent autour de lui ? N’entend-il pas le vent qui souffle dans les vides qui se sont créés autour de lui ? Est-il sourd aux accusations, aux remises en cause, au ressentiment, à l’accusation ! à l’accusation ?

Mon père c’est comme la pudeur. C’est comme l’élégance, c’est comme la souffrance. C’est comme entendre “tu ne pourras pas comprendre” et se voir redevenir un enfant – ne pas mettre le pied dans le monde de l’adulte. Sinon on découvrirait des faiblesses et des lâchetés.
On découvrirait des enfances ; on ne peut pas montrer son enfance à son enfant, on ne peut pas devenir un enfant devant son enfant. On découvrirait qu’on préfère s’occuper à tout oublier. Qu’on préfère ranger. C’est ce que font les personnes ordonnées : elles rangent. Mon père est un maniaque du rangement. Il doit y avoir une case avec sa mère quelque part. Et je ne sais pas si elle est vide.
Si elle a été vidée.
Quand a-t-elle été vidée ?
S’il y fait la poussière, quelquefois,
quand il a les yeux gris…
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